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mardi, 31 août 2010

Ce mensonge sur la lapidation en Iran

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Tous les deux ou trois ans, on nous refait le même coup. Et tous les deux ou trois ans, je me remets en colère. Car force est de constater que ça marche. On reprend les mêmes et on recommence. "Ah lala tu sais pas, en Iran, tu sais, ce pays de sauvages, ils vont la-pi-der une femme. Sakineh qu’elle s’appelle !" ... Attention lumière !!!

Les faits :

Fin 2006, une femme et deux hommes sont arrêtés en Iran dans une affaire de meurtre. L’un des trois accusés se trouve être le commanditaire du meurtre de M. Mohammadi-Ashtiani, et justement, cet homme est l’amant de la veuve du défunt. Au cours de son enquête, la police iranienne découvre que la dame entretient plusieurs relations extra-conjugales avec dont deux au moins sont prouvées. L’assassin est mis en prison et n’est pas condamné à mort, car il bénéficie du « pardon » de l’un des fils de Mme Mohammadi-Ashtiani. Mme Mohammadi-Ashtiani, quant à elle est condamnée à mort par pendaison. Aucun fait officiel ne permet d’affirmer qu’un autre type de condamnation ait pu exister.

Juin 2009 : dans un contexte de tensions sur la question de la possession et le déploiement de technologies nucléaires par l’Iran et ses propositions de vente d’uranium enrichi à la Chine, les élections présidentielles sont lourdement perturbées par les manifestations du mouvement « vert » créé à l’instar des mouvements de résistance de la diaspora iranienne, et vivement soutenu par des financements américains (les Etats-Unis diffusent plus de 15 chaînes en langue persane à destination des jeunes iraniens, parmi lesquelles NITV-National Iranian TV, VOA Persian, etc). Suite aux émeutes, la vidéo d’une jeune iranienne morte d’une balle dans la tête fait le tour du monde. Fait marquant, la vidéo est transmise aux médias par le Mouvement des Moujahedin du Peuple pour la Résistance Iranienne, un groupuscule communiste que Washington avait placé sur la liste des groupes terroristes jusqu’en 2009 justement. Juillet 2009 : Clothilde Reiss, jeune « étudiante » au CNRS et fille de M. Reiss, directeur du CEA, transmet un « mémoire » à l’ambassade française de Téhéran, dont le sujet porte sur les centrales nucléaires et qui est destiné au CEA justement « dans le cadre d’un stage »… accompagné d’un dossier de photos explicites concernant les émeutes à Ispahan. Accusée d’espionnage, elle est arrêtée et jugée publiquement, en même temps que plusieurs britanniques. Son cas pris très au sérieux par l’Elysée, a contribué à calmer les ardeurs de l’Etat Français, accusé, avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, d’avoir fomenté le soulèvement étudiant en question. A cet instant, l’Iran demande aux Etats-Unis de libérer les diplomates Iraniens enlevés par la CIA en Irak en 2001 et détenus à Guantanamo « sans motif valable ».

Mai 2010 : Ali Vakili Rad, présumé coupable du meurtre de Shapour Bakhtiar est libéré à Paris. Dans la même semaine, l’extradition de l’ingénieur iranien Majid Kakavand vers les Etats-Unis est refusée. Son crime : avoir acheté des pièces détachées d’électronique sur un célèbre site d’enchères américain dont le grand patron est d’ailleurs franco-iranien… Une semaine plus tard, Clothilde Reiss est libérée… quelle coïncidence.

Juin 2010 : La France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et les Etats-Unis refusent la proposition Brésilo-Turque de coopération nucléaire avec l’Iran et mettent en application de nouvelles sanctions. Deux semaines plus tard, V. Poutine signe un train d’accords avec l’Iran, violant le traité sur les sanctions.

Juillet 2010 : le Human Rights Watch, organisme américain, dirigé par un procureur de New-York et proche des mouvements sionistes, dénonce le cas de Sakineh Mohammadi-Ashtiani, et parle de lapidation imminente. Une vidéo, de mauvaise qualité, mainte fois diffusée par des sites activistes et sur laquelle on distinguerait ce qui ressemble à une lapidation, mais trahie par un logo turque en bas de l’écran et où les personnages ne parlent pas Persan, accompagne le récit sur la plupart des sites. Surtout, une photo de la dame, qui avait bizarrement déjà servi il y a 5 ans dans une autre histoire de pseudo-lapidation nous est présentée comme portrait de Mme Mohammadi-Ashtiani (je vous laisse faire quelques recherches Google pour vous en rendre compte par vous-même). Bizarrement, certains sites vont même jusqu’à expliquer que Mme Ashtiani était enceinte de 6 mois et qu’elle a fait une fausse couche à l’annonce de son exécution… enceinte de qui, on se le demande… ! En France, Bernard Henry Lévi, dont on ne commentera plus les affinités sionistes, organise une pétition signée en grande pompe par ses fidèles. Aux Etats-Unis, Hillary Clinton s’est dite "profondément concernée" par l’affaire et a appelé l’Iran "à respecter les libertés fondamentales". Par contre, elle a omis de s’émouvoir du sort de Linda Carty, 59 ans, femme de citoyenneté britannique, vivant aux Etats-Unis et condamnée à mort par injection léthale alors qu’elle n’a cessé de crier son innocence.webIRAN-THE-NEXT.jpg

Et sinon, c’est quand qu’on arrête de vous faire croire qu’on lapide des gens en Iran et surtout à Tabriz, ville de 3.6 millions d’habitants ? Que l’on soit pour ou contre la condamnation à mort, c’est une chose, mais salir l’image d’un pays comme ça pour satisfaire des objectifs politiques, c’est autre chose. Pour rappel, en Iran, il y a plus de femmes étudiantes qu’en France, plus de femmes qui travaillent et même plus de femmes qui conduisent. Le problème de la situation de la femme en Iran n’a jamais été aussi grand que dans l’esprit de la ménagère moyenne occidentale…

Pour finir, juste pour le fun, août 2010 : Les Etats-Unis arrêtent un chercheur de l’université de Princeton accusé d’avoir violé l’embargo surIran en recevant de l’argent de sa famille…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

sources : Agoravox http://www.agoravox.fr/

 

lundi, 30 août 2010

Invention sécuritaire et violence pure: appel à une éthique de la résistance

 

 

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26 Août 2010 Par Pascal Maillard

 

Pascal Maillard*, qui conduit des recherches sur les rapports entre littérature et politique à l'université de Strasbourg, propose une réflexion d'ensemble sur «l'insécurité et la xénophobie d'Etat». Face à la «violence pure» du gouvernement, il appelle à «une éthique de la résistance».

 

A Toni Gatlif, aux « Bohémiens en voyage », à tous les sans-papiers,

« Aux captifs, aux vaincus !... à bien d'autres encore ! »

 

 

Peu le voient. Certains commencent à le soupçonner. La chose transpire dans maintes analyses, mais n'accède pas à une formulation directe, comme si cette vérité devait demeurer forclose en raison de sa monstruosité. Comme si au cœur de cette évidence il y avait un vide impensable. Il est urgent pourtant d'en formuler au moins l'hypothèse et d'en interroger la validité : le premier agent de l'insécurité, de la xénophobie et de la violence est devenu aujourd'hui notre gouvernement, leur principal producteur notre Etat, leur premier responsable notre président.

C'est un fait unique dans l'histoire de notre République finissante : un homme a inventé l'insécurité et la xénophobie d'Etat comme stratégie de gouvernement et arme politique. Il les a inventées et mises en œuvre méthodiquement, intentionnellement. Non seulement comme un moyen de reprendre la main quand les plus graves soupçons pèsent sur le sommet de l'Etat et sur le parti majoritaire, non comme une simple « diversion » circonstancielle et communicationnelle en période de grave crise économique et sociale, mais bien comme un continuum idéologique et une pratique politique destinée à asseoir et conserver un pouvoir qui nous fait sortir un peu plus chaque jour de la légalité républicaine, des règles démocratiques et du respect de nos institutions.

Les théories d'une rupture politique ou d'un virage récent vers l'inadmissible - « durcissement », « radicalisation », lit-on un peu partout - sont aujourd'hui insuffisantes. Sarkozy et ses conseillers ont inventé l'insécurité programmatique, l'insécurité comme programme électoral et projet politique. Ni diversion, ni dérive, mais une ligne idéologique, un choix délibéré, pensé et assumé, un système avec des fondamentaux puisés directement dans la pensée de l'extrême droite, avec son langage propre, son révisionnisme de l'histoire, son gouvernement par la peur et cette violence pure qu'il faut bien commencer à penser afin d'identifier ce contre quoi nous avons à nous battre.

On ne lira pas dans les quelques réflexions qui suivent un déni d'insécurité. Le problème social, politique, économique est bien là. Il est même criant, toujours en attente de véritables solutions malgré la vingtaine de lois[i] relatives à la sécurité promulguées depuis 2002 sous la responsabilité directe de notre actuel président et dont on est en droit de douter de l'efficacité. Mais les cris de souffrance dans les quartiers difficiles sont aujourd'hui inaudibles, masqués par la doxa sécuritaire et xénophobe que véhiculent des médias dont la pratique quotidienne est de relayer la peur, la bêtise et la haine distillées par l'Etat et sa machine sécuritaire.

1. Un gouvernement d'exception et des silences coupables

Le débat sur l'identité nationale lancé à l'automne dernier par Eric Besson n'a certainement pas été l'échec qu'on a dit. Même critiqué par les médias, décrié par les politiques, il a fait son œuvre dans l'opinion et a largement et volontairement préparé un espace de réception favorable aux propositions irresponsables et scandaleuses de ce sombre été 2010, un été d'exception où un quart du gouvernement a été sur le pont de l'insécurité. Aussi n'a-t-on pas suffisamment remarqué que ce sont pas moins de quatre ministres qui ont porté récemment un discours guerrier et violent sur l'insécurité, comme si tout ministère de ce gouvernement Fillon finissant brûlait ses dernières cartouches en s'arrogeant la compétence de traiter des questions de sécurité : Christian Estrosi, qui voulait punir les maires du haut de son ministère de l'Industrie, Eric Besson ministre de l'Intégration, de l'Identité nationale et du si mal nommé Développement solidaire, Nadine Morano, secrétaire d'État chargée de la Famille et d'une singulière Solidarité, qui accuse Marianne de salir les valeurs de la République et soutient le projet d'enfermement des parents défaillants, et bien sûr Brice Hortefeux qui fait oublier sa condamnation pour injure raciale en première instance par une hyperactivité estivale au service d'un vaste programme de démantèlement des camps de Roms, d'arrestations et d'expulsions des minorités les plus fragiles.

Ce discours à multiples détentes, savamment préparé et orchestré, a été encore relayé par quelques fidèles députés de l'UMP, dont son Secrétaire général, Xavier Bertrand, qui apporta son soutien à la proposition ubuesque de Christian Estrosi et renchérit dans Nice Matin en proposant une mesure frontiste : « remettre des gardes » aux frontières de l'Europe. Ce dispositif gouvernemental, lancé et étayé idéologiquement par le sinistre discours de Grenoble, permettrait à lui seul d'asseoir la thèse d'une xénophobie d'Etat. Mais la pertinence du concept  tient à ce que le traitement politique de la sécurité repose principalement, et depuis fort longtemps, sur un discours des plus hautes autorités de l'Etat qui stigmatise les minorités étrangères et certaines catégories de Français issus de l'immigration, au risque - avec la volonté  - de dresser les Français les uns contre les autres.

Les puissants médias dont Sarkozy s'est attaché les services, et quelques sondages, devenus des instruments de formatage de l'opinion bien plus que des outils d'analyse, parachèvent un dispositif qui apparaîtra à certains, avec un peu de recul, comme le plus gros coup de poker politique du quinquennat : recomposer le paysage de la droite française en la déportant vers son extrême, préparer 2012 sur les terres d'une nouvelle droite nationaliste, populiste et xénophobe, et au passage faire oublier les scandales financiers, la réforme des retraites, diviser le PS, autant de manœuvres qui seraient en passe de fonctionner très bien si de nombreuses voix ne s'élevaient enfin contre cette basse manœuvre politicienne. Mais rien ne nous assure un quelconque recul de Sarkozy - tout au plus sera-t-il tactique ou de façade - et le prix à payer de ce coup politique est déjà incommensurable : un renoncement aux valeurs premières de la République.

Face à cette déferlante de discours et de propositions, tout aussi ineptes et assurément inefficaces les uns que les autres, des silences sont consternants, que nul ne pourra oublier : Fadela Amara, Rama Yade, Bernard Kouchner et Frédéric Mitterrand mangent le chapeau de leurs dernières convictions - s'il leur en reste - et sombrent dans un renoncement coupable en manquant à leur devoir élémentaire de démission. Le silence de Michèle Alliot-Marie, bien plus grave, a une autre portée : nous attendions de notre ministre de la Justice et des Libertés qu'elle se portât garante de l'indépendance de la justice et du respect du droit. Il n'en fut rien. Son comportement dans l'affaire Woerth-Bettencourt a été très bien exposé dans divers articles de la rédaction de Mediapart[ii].

Pour ce qui est de la défense des libertés, il est à craindre que les citoyens démocrates attendent longtemps l'exercice de cette responsabilité ministérielle, quand bien même le droit à la libre expression serait bafoué par l'Etat lui-même : la condamnation récente[iii] de cinq militants du Réseau Education Sans Frontières (RESF) nous apprend qu'une simple comparaison historique entre la situation présente et la période de Vichy est désormais assimilable à un délit d'opinion. Il est vrai que les poursuites pour outrage aux autorités se multiplient depuis deux ans. Eric Fassin le signalait déjà dans une Lettre au Président[iv] en juin 2009. Il est aussi vrai que « comparaison n'est pas raison », comme disait Etiemble, mais priver le penseur comme l'homme ordinaire de tout droit à l'association d'idée nous fait entrer directement dans le monde de Big Brother. Tel député UMP projetait récemment d'encadrer la liberté de la presse. Le sommet sera-t-il donc atteint quand tel autre zélateur de l'Etat-UMP proposera sérieusement l'établissement d'une censure légale?

On le voit suffisamment : les événements politiques de ces derniers mois sont d'une gravité jamais atteinte depuis les débuts de la cinquième République. La thèse d'une radicalisation tactique d'un gouvernement en difficulté et d'un président aux abois semble ne pas devoir souffrir la contradiction. Ce serait ignorer un peu vite le système idéologique fort qui conditionne la stratégie sarkoziste depuis de longues années et qui cimente des pans entiers de sa politique. Il permettrait de lire dans les événements récents un développement logique bien plus qu'une diversion ou un virage opportun et cynique.

 

2. Un continuum idéologique

Il y a une extrême cohérence et un continuum idéologique fort du sarkozisme et de sa praxis politique. Elle est avant tout celle d'un homme et de quelques proches, la micro-société des conseillers de l'Elysée. Elle est davantage une pratique empirique et instinctive de la politique qu'une idéologie : la provocation, le coup de force, le putsch permanent. L'idéologie advient cependant par la force d'inscription de cette pratique politique dans l'opinion. Le relais intellectuel des nouveaux réactionnaires et autres Anti-modernes a fait son œuvre. Le sujet mériterait plusieurs ouvrages de science et d'histoire politiques. De sociologie aussi. Je limite volontairement ma réflexion à quelques rappels de notre histoire récente et à la formulation de trois impostures.

Depuis cinq ans au moins Nicolas Sarkozy a ancré continument la problématique sécuritaire dans la question de l'identité nationale en lien avec l'immigration. Le tournant, si tournant il y a, est déjà ancien. Il date de 2005. Les analystes et les journalistes qui soutiennent la thèse d'un virage estival et d'une radicalisation récente ont la mémoire courte. L'année 2005 n'est pas uniquement celle du « Kärcher » et de la « racaille », ces violences verbales et provocations volontaires élevées au rang de technique de gouvernement et qui joueront un rôle certain dans le déclenchement des émeutes de l'hiver 2005.

Le ministre de l'Intérieur qui a pris ses fonctions juste après le Référendum se singularise aussi par trois types d'action qui caractérisent sa ligne de conduite politique jusqu'à ce jour. Tout d'abord l'intrusion du pouvoir de l'Intérieur dans le champ de celui de la Justice, allant jusqu'à bafouer la règle de la séparation des pouvoirs et de l'indépendance de la justice. C'est bien sûr l'affaire Nelly Cremel qui vaut à Sarkozy un rappel à l'ordre du Premier ministre de l'époque, Dominique de Villepin, suite à une demande de sanction d'un juge prétendument trop laxiste. Ensuite la stigmatisation des minorités et l'amalgame entre immigration illégale et jeunes des banlieues. C'est le discours[v] musclé aux préfets du 9 septembre 2005 dans lequel Sarkozy exige une fermeté exemplaire contre tous ceux qui mettent en cause la sécurité des« Français » : « en premier lieu les gens du voyage, les jeunes des banlieues, les immigrés illégaux ». Déjà les « gens du voyage » ! Mais au passage, souvenons-nous que les Roms les avaient précédés comme toutes premières victimes de la politique du jeune ministre de l'Intérieur, dès 2002 et 2003. Je renvoie à l'article[vi] très précis et bien documenté de Caroline Damiens qui avait reconstruit en avril 2005 la sombre histoire des débuts de Sarkozy. Pour en revenir à 2005, l'injonction aux préfets sera suivie par les « rafles de sans-papiers menées au petit matin, avant le départ des enfants à l'école », lesquelles témoignent, selon Alain Gresh dans un article du Monde Diplomatique,« de l'enthousiasme que le ministre a su faire souffler dans les préfectures ». Cet « enthousiasme » n'a pas faibli malgré la longue lutte des associations de soutien aux sans-papiers. Enfin, troisième étape : l'ordre d'expulsion du territoire français de tous les étrangers condamnés pour violences urbaines. 68% des Français y sont favorables, selon le sondage IPSOS du 16 novembre 2005 pour Le Point. Le bilan est éloquent et témoigne déjà du primat des mots sur les actes : 597 personnes incarcérées mais une seule expulsion. Ce bilan est aussi éloquent sur l'implication des étrangers dans les émeutes. Nul doute que les résultats seront en 2010 bien meilleurs avec l'apport des Roms.

La succession provocation (insultes), stigmatisation (désignation de boucs émissaires), répression (incarcérations-expulsions) suffit à établir le degré de responsabilité de l'Etat dans la production de la violence et le processus de ce que je nomme l'invention sécuritaire. Ne se sont passées que peu d'années depuis 2002 sans que ce schéma ne se répète à l'initiative de Sarkozy ministre ou président.

Après la grande loi de 2006 sur l'immigration et l'intégration qui restreint considérablement les droits des étrangers, facilite et intensifie les expulsions de sans-papiers et les reconduites à la frontière, après la loi sur la prévention de la délinquance de mars 2007 qui institue la détection du trouble du comportement chez les plus jeunes enfants et autorise une sortie sur les liens entre délinquance et génétique, une seconde étape est franchie en 2007 avec l'élection à la présidentielle et la création du ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale. L'invention est unique dans une République : l'association de l'immigration et de l'identité nationale dans un ministère constitue une institutionnalisation d'un lien dont il faut rappeler qu'il appartient au Front National depuis le début des années 80. Les fondamentaux idéologiques du sarkozisme en matière de sécurité n'appartiennent-ils pas en propre à l'extrême droite ? La question mérite d'être posée. Elle permettrait de réviser un peu notre grille de lecture des cloisonnements idéologiques. La question du glissement d'une frange majoritaire de l'UMP à l'extrême droite ne se pose pas. Elle existe de fait. En tout état de cause, nous posons que c'est l'existence de ce ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale et le lien qu'il institue qui conduisent logiquement aux propositions du discours de Grenoble.

Quelle serait alors la nature du tournant de cet été 2010, sa spécificité? Je pense profondément qu'il est simplement le suivant : l'habillage républicain de l'Etat-Sarkozy est en train de tomber. Le roi a choisi de marcher nu. Car il a choisi d'exposer dans son discours de Grenoble ce qu'il savait majoritairement acceptable par l'opinion publique en fonction de sondages antérieurs. Il sait aussi en son for intérieur tout ce qu'il a accompli comme travail sur l'opinion depuis 2002, une opinion aujourd'hui suffisamment imbibée par la xénophobie d'Etat pour qu'elle accepte le principe de la déchéance de la nationalité. La relance de l'expulsion des Roms ne serait dès lors que la pilule destinée à mieux faire passer la première. Hortefeux prépare ses amendements et décrets. Le seul obstacle est la Constitution et son Conseil. Mais combien de fois Sarkozy a-t-il poussé le Conseil Constitutionnel dans ses retranchements ?

On doit enfin s'interroger sur les causes de la forte perméabilité de l'opinion au sarkozisme. Elles sont bien sûr très nombreuses et très complexes. Je n'en relèverai qu'une seule. Il me semble que le tour de force de Sarkozy est d'avoir rendu efficiente une triple imposture qui travaille en profondeur l'opinion publique et qui exige aujourd'hui, en retour, un long et patient travail de déconstruction. La première imposture est de faire croire que la France est malade d'une insécurité chronique sans causes, sinon celles de l'immigration et des minorités d'origine étrangère. La seconde est de faire croire que l'insécurité régresse - la manipulation des chiffres est permanente - en passant son temps à souffler sur ses braises et en justifiant in fine qu'une guerre s'impose. La dernière est de faire croire que lutter contre certaines minorités, les Roms en ce moment, est une mesure efficace contre l'insécurité. L'imposture se transforme en faute historique et éthique, s'il existe encore une once d'éthicité de la politique. Coup de génie d'un politicien habile, diront certains. Ce n'est certainement pas la politique d'un homme d'Etat.

 

3. « Liberté, Egalité, Tsigane »

En s'en prenant à la minorité des Roms, à tous ces « Bohémiens en voyage » célébrés par les écrivains, des poètes romantiques à Guillaume Apollinaire en passant par Baudelaire, le pouvoir touche les boucs émissaires des boucs émissaires, les oubliés de la déportation, non seulement les centaines de milliers de tsiganes exterminés par les nazis, mais aussi ces milliers d'autres que Vichy a parqués dans des camps innommables et que la France a laissés enfermés encore un an après la libération. En stigmatisant tous ceux auxquels Toni Gatlif a rendu, cette année même, le si bel hommage de son film Liberté (Entretien avec Toni Gatlif "Liberté, Egalité, Tsigane"[vii]), ce pouvoir cynique, sans mémoire, sans culture, rempli de tant de bêtise et de haine, prive un peuple symbole de liberté de ce qui fonde son identité : le choix d'une vie nomade, la liberté de déplacement que garantit encore pour un temps l'Union Européenne. Qu'il le fasse au moment même où des artistes et des historiens commencent à travailler à la reconnaissance de la responsabilité de la France dans l'enfermement et la mort de milliers de Roms, ne peut que remplir de honte tout citoyen qui a encore un peu de culture et d'humanité.

Car notre Etat s'en prend sciemment aux plus fragiles, aux plus vulnérables. Il sait ce qu'il fait en stigmatisant la minorité des Roms : les préjugés restent malheureusement très forts dans l'opinion publique à l'encontre des Roms et des gens du voyage, quelle que soit leur nationalité. Il sait donc très bien ce qu'il fait en associant volontairement « Roms » et « gens du voyage ». Nicolas Sarkozy sait également ce qu'il fait en reproduisant et en complétant la chaîne associative de 2005 entre insécurité, délinquance, immigration, Roms et gens du voyage. Il ne sait peut-être pas ce qu'il produit culturellement, éthiquement, donc politiquement au sens noble du terme : une faute inadmissible et une monstruosité. Une faute de mémoire, une faute historique dont le gouvernement actuel, son Premier ministre bien longtemps silencieux et aujourd'hui consentant, et le président lui-même portent et porteront durablement la responsabilité.

Cette faute est d'autant plus inadmissible que l'anti-tsiganisme ne cesse de croître dans des proportions alarmantes au niveau de toute l'Europe, en particulier en République tchèque (voir les pages 40 à 45 du rapport2009[viii] de la Commission Européenne contre le Racisme et l'Intolérance), en Hongrie et en Italie où la traque des Roms bat son plein depuis deux ans et ne fait qu'attiser la xénophobie en renforçant l'extrême-droite (il est urgent de lire à ce sujet les cinq parties de l'enquête "L'Europe au miroir des Roms"[ix] parue dans le volume Cette France-là et reprise sur l'excellent site du collectif Les mots sont importants). Sarkozy voudrait-il une fois de plus marcher sur les traces de Berlusconi qu'il ne s'y prendrait pas autrement. L'extrême droite italienne[x] vient d'ailleurs d'applaudir le président français.

En définitive peu importe au tandem Sarkozy-Hortefeux les cris d'alarme de la Commission Européenne. Peu leur importe que par leur politique l'image de la France à l'étranger soit ternie au point de perdre pour longtemps son symbole de patrie des droits de l'homme. Peu leur importe que l'ONU, le Président de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, les plus grands éditorialistes de la presse internationale et maintenant l'Eglise dénoncent la dérive xénophobe de la France. A défaut de fraternité, d'humanité et d'intelligence, ils ont la vérité pour eux, les « couches populaires » avec eux, comme le clame Brice Hortefeux dans son entretien au Monde : « J'assume cette vérité », « j'affirme une chose simple et vraie », dit à plusieurs reprises l'ami de trente ans du président. Cette « vérité simple » fait froid dans le dos : l'histoire nous apprend que les vérités simples font souvent le lit des totalitarismes.

 

4. Décomplexion et violence pure

Le petit monde de la sarkozie a imposé son langage. Il fait désormais notre époque, avec son lot de suiveurs, y compris parmi les intellectuels et les petits hommes de médias dont la puissance n'a d'égale que leur soumission crasse au pouvoir politique et aux intérêts financiers dont on sait à quel point ils sont aujourd'hui liés. Les mimes sont partout. Le trait dominant de ce langage semble être la décomplexion. Mais sa singularité réside surtout dans la violence performative de son discours qui est une violence pure.

La droite sarkoziste se proclame « décomplexée ». La polysémie du terme est riche d'enseignements. De quelle timidité ou de quelle complexe d'infériorité la droite souffrait-elle avant de se libérer ? De quelle instance surmoïque a-t-elle triomphé ? Quel tabou a-t-elle surmonté ? La réponse est presque contenue dans les questions : le Front National. Le sarkozisme décomplexé  aspire depuis ses débuts à prendre le chemin suivant : les thèses et la politique de l'extrême droite sont solubles dans la République. Cette décomplexion a commencé par les formes les plus prosaïques mais aussi les plus perverses, le développement exponentiel et la popularisation de la vulgarité en politique : une libération du langage qui cultive l'insulte, le renversement des positions (« les socialistes milliardaires » ou les médias « fascistes »), le mime des préjugés populaires les plus dangereux, le dénigrement de l'intelligence et de la culture, l'annexion et le travestissement des figures historiques (Jaurès et maintenant Clemenceau), la détestation et la stigmatisation des intellectuels, etc. Les exemples sont trop nombreux et trop connus pour qu'on prenne la peine de les citer tous, même si leur étude précise est à faire et leur dénonciation à produire systématiquement.

Cette décomplexion, en elle-même inadmissible en ce qu'elle extrait définitivement l'éthique de toute pratique politique, devient condamnable quand elle conduit àune banalisation de la xénophobie. Le mime, la reprise et la « sanctuarisation » politicienne des préjugés populaires n'a jamais atteint un tel degré d'efficacité sociale. Le fonctionnement est celui d'un appel à la gratification narcissique des racistes ordinaires qui découvrent de plus en plus dans leurs gouvernants un miroir de leurs affects, de leur vécu, de leur appréhension du réel. Les « choses simples et vraies » de Brice Hortefeux. Comme si les Français ne pouvaient plus avoir accès aux choses complexes.

Alors que l'on croyait que la tâche d'un démocrate et plus encore d'un homme d'Etat était de lutter contre les préjugés les plus dangereux de l'opinion, Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux à sa suite, de nombreux autres à leur suite, ont fait dès longtemps le choix de les alimenter et de les aviver, au risque de déliter le fragile ciment social et le pacte républicain dont leurs fonctions les rendaient garants. Et n'est-ce pas une forme de violence exercée à l'encontre du peuple que d'alimenter ses préjugés ? Le recours et le retour aux valeurs et aux symboles simples de la patrie (drapeau, Marseillaise) donne la touche sérieuse et grave qui manquait à cet empire de la vulgarité. Mais on inspire difficilement le respect des symboles et des valeurs républicaines dans un contexte de rabaissement permanent de la culture, de conflits d'intérêts et de scandales financiers. Là aussi le sarkozisme est un lamentable échec, une schizophrénie politique, une invention monstrueuse.

L'Etat français nous fait baigner dans une violence politique si ordinaire que la majorité finit par ne plus la voir. Elle est pourtant profonde, proche de ce que Walter Benjamin nommait « la violence pure » dans son essai « Pour une critique de la violence », un texte difficile qu'il faudrait relire attentivement. Le champ d'exercice de cette violence pure est d'abord le langage, la parole. Le national-populisme à la manière Sarkozy a sa langue propre. Son règne est le performatif : faire que la chose advienne en la nommant. Je ne prends qu'un exemple récent, celui de Lies Hebbadj, le commerçant nantais que Hortefeux veut déchoir de sa nationalité. Préparant le terrain à son projet de décret en faisant explicitement d'un cas individuel un problème de société, le ministre de l'Intérieur a transformé le plus naturellement du monde un « mis en examen » en « présumé coupable », et ce avant même que la justice ne se soit prononcée. Il ne fait là que suivre un « droit » que s'était déjà arrogé son prédécesseur, le ministre de l'Intérieur de 2003 qui annonçait le soir même de l'arrestation d'Yvan Colonna que la police venait d'arrêter « l'assassin du préfet Erignac ». On connaît les récidives qui suivront en matière d'atteinte à la présomption d'innocence. La condamnation antérieure à l'exercice de toute justice humaine relève bien d'une violence pure dont l'équivalent est celui de la violence divine.

Faute politique, mensonge, manipulation sont choses graves. Mais le plus affolant est la performativité sociale de cette parole : elle fait exister la culpabilité en la nommant. La logique est semblable à celle de l'insulte et de la stigmatisation des minorités. Elle est encore semblable à la modalité d'une déchéance de nationalité : un juge dit : « Vous n'êtes plus français », et vous n'êtes plus français. La violence à l'état pur. C'est peut-être là l'essence de ce nouveau pouvoir, plus dangereuse parce que plus insidieuse que les thèses traditionnelles de l'extrême droite. Car, lorsqu'un pouvoir commence à s'établir sur un tel fantasme de toute-puissance, lorsque nous observons l'efficacité redoutable de cette nomination à travers les relais d'opinion, nous ne pouvons exclure que ce pouvoir tente de mettre le droit en conformité avec sa praxis et avec l'idéologie qu'il diffuse. Il est même condamné à faire exister ce qu'il énonce, sauf à discréditer entièrement sa parole et sa politique. C'est ce qu'affirme fortement Hortefeux dans son entretien au Monde : « Il y aura donc autant de textes, de lois, de règlements que la réponse au défi de la protection des Français l'exige. Je n'ai aucun complexe là-dessus ». Encore la décomplexion. On voit ici le cercle vicieux et la perversité de la parole performative : l'invention sécuritaire met non seulement l'Etat en demeure de répondre à sa parole, mais il le place aussi devant un immaîtrisable, condamné qu'il est à se nourrir de ce qu'il produit et à alimenter toujours un peu plus le monstre qu'il a créé.

 

5. Non la peur, mais une éthique de la résistance

Deleuze disait que le XXIe siècle verrait l'apparition d'une société de contrôle et non plus d'enfermement. Il se trompait : l'Etat-Sarkozy a réussi à nous imposer en huit ans de responsabilités politiques et un peu plus de deux années de présidence le contrôle et l'enfermement. Il n'y a jamais eu autant de monde dans les prisons, autant de jeunes dans les prisons, autant de suicides dans les prisons. Autant de suicides dans les entreprises. Même les prisonniers ont peur. Les policiers, les CRS, les pompiers ont peur. Les préfets ont peur. On finit par se demander si l'Etat n'a pas peur de la peur qu'il invente.

La peur est cause et conséquence de l'insécurité. Elle est au coeur même des réformes que le gouvernement nous impose à un rythme effréné : la peur de n'être pas un bon chercheur et de devoir enseigner plus, la peur de ne pas être "performant", la peur de l'évaluation, de la concurrence, de l'excellence, la peur du collègue, du petit chef ou du grand chef, la peur de perdre son emploi, la peur de la précarité dont le développement est exponentiel dans ce qui reste de la fonction publique et dans toute notre société. Il existe aujourd'hui au moins trois types de peurs que le pouvoir a avivés et élevés à un degré insupportable : la peur sociale (la peur ordinaire, quotidienne, celle qui tient à l'insécurité professionnelle, à la sécurité des personnes), la peur politique (celles des militants associatifs ou syndicaux, des citoyens engagés dans les luttes, de plus en plus souvent intimidés, poursuivis ou réprimés par les pouvoirs publics), enfin la peur des victimes des politiques d'exclusion, la peur quotidienne du contrôle policier pour les milliers de sans-papiers, la peur panique de l'enfant arraché à sa mère, la peur du Rom privé de sa liberté et renvoyé dans un pays où il sera persécuté. Une peur autrement plus grande que les deux premières parce qu'elle engage des vies et des destins individuels.

Même la justice, sous la pression du ministre de l'Intérieur et des préfets, est devenue un moyen de distiller une peur protéiforme. La mise au placard de certains juges[xi] - sans parler de la valse des préfets - et la politique d'abattage à laquelle sont soumis les magistrats montrent l'inféodation pernicieuse de la justice à la doctrine sécuritaire du ministère de l'Intérieur et de l'Elysée : nous vivons désormais dans un pays où le principe constitutionnel de l'indépendance des magistrats est régulièrement foulé aux pieds et où les hauts fonctionnaires un peu libres de leurs idées sont mis au pas, ou tout bonnement mis à pied. L'autoritarisme et la logique de la sanction servent une politique de la peur qui n'a jamais eu d'équivalent depuis un demi-siècle ou davantage.

 

Face à ce gouvernement par la peur, et avant qu'elle ne se transforme en terreur, avant que cette peur ne produise d'autres formes de peur et de violence qui nous font craindre le pire, tous les citoyens responsables doivent se lever pour dire "Non!" à cet Etat de non-droit, pour rompre le cercle de la peur en assumant le risque de l'engagement, en ignorant les possibles sanctions et en se battant à tous les niveaux de la vie sociale pour se réapproprier le discours et la pratique critique, continuer à inventer des espaces de liberté et renforcer tous ces liens que les appels et les collectifs tissent comme une toile infinie et incontrôlable contre laquelle l'Etat de peur ne peut rien.

Il faut en appeler aussi au courage politique et à la responsabilité historique et éthique des intellectuels et des journalistes. Il faut en appeler encore à nos responsables syndicaux pour qu'ils prennent la mesure du piège et des conséquences qu'un syndicalisme de cogestion fait encourir à tous les secteurs professionnels. La fin du quinquennat de Sarkozy sera sous le signe d'un syndicalisme véritablement offensif ou les syndicats prendront le risque de perdre de nouvelles batailles. Il faut en appeler enfin à une véritable pratique critique que les Sciences Humaines et Sociales se doivent de continuer à développer, aujourd'hui plus que jamais. Le programme de mise au pas et d'affaiblissement structurel des SHS ne doit pas passer. Car nous avons plus que jamais besoin de sciences sociales fortes, d'historiens vigilants et engagés, de chercheurs continuant à développer des pratiques et des théories critiques du social et du politique, d'artistes libres de leurs créations et de leurs engagements, d'artistes soutenus par l'Etat. L'université et l'ensemble des organismes de recherche qui sont devenus le terrain d'exercice et d'élaboration de l'idéologie sarkoziste se doivent de résister, par tous les moyens légaux et démocratiques qui restent à leur disposition, à la plus grande entreprise de destruction des libertés académiques et de la collégialité des universitaires jamais mise en œuvre depuis la création de l'université. Une éthique de la résistance s'impose en tous lieux où il y a de la vie sociale. Elle exige une mobilisation de toutes les forces de l'intelligence, du langage et de la création pour retrouver le sens de l'utopie et inventer des idées nouvelles contre les « vérités simples », toutes faites, jetées à l'opinion publique par des politiciens irresponsables pour seulement recueillir l'assentiment des esprit les plus démunis face à l'inadmissible.

 

Quand des hommes politiques ont totalement abdiqué devant la complexité du réel pour imposer l'ineptie comme vérité et la haine de l'Autre comme programme politique, ils ne méritent plus, en démocratie, le respect dû à leur fonction. Et quand ils ne cessent de déformer et d'instrumentaliser l'histoire dans un grand révisionnisme de la pensée, ils doivent s'attendre à des dénonciations vigoureuses, à la hauteur de leurs impostures. Il est grand temps, vraiment, de ne plus rien laisser passer à ce gouvernement.

Aussi la journée de rassemblements citoyens du 4 septembre sera-t-elle décisive. Celle du 7 septembre contre la réforme des retraites ne le sera pas moins. Les deux sont étroitement liées car nous savons bien que la violence et la xénophobie d'Etat font système avec la violence économique et sociale d'un gouvernement qui, en un peu plus de deux années, aura appauvri les plus pauvres, enrichi les plus riches, persécuté les plus fragiles et détruit la moitié des services publics pour les brader aux intérêts du privé. Les pétitions et les tribunes sont des armes essentielles pour alerter l'opinion publique, mais elles ne suffiront pas. On n'arrêtera pas cette folle machine sécuritaire et xénophobe sans un véritable sursaut citoyen, sans une prise de conscience individuelle et collective, sans un engagement de tous, c'est-à-dire un engagement de chacun.

L'enjeu n'est plus seulement nos libertés démocratiques fondamentales, mais ce qui les conditionne : notre liberté de penser, notre liberté d'expression, aujourd'hui remises en cause. Le temps n'est pas loin où une réflexion libre sur la violence pure sera condamnée pour « délit d'opinion » et censurée par un Etat dont la politique fait le lit de la barbarie. Mais le temps n'est pas loin non plus où les citoyens démocrates qui n'auront pas cédé à la peur, à l'indifférence ou au fatalisme, prendront leurs responsabilités, exerceront leur devoir avec courage et détermination et entreront en résistance pour mettre un terme à la politique du pire.

 

Pascal Maillard *

Strasbourg, août 2010

 

* Professeur agrégé à l'université de Strasbourg, Pascal Maillard est membre du groupe de recherche POLART (Poétique et Politique de l'Art). Initiateur de l'Appel de Strasbourg, l'un des textes ayant lancé le mouvement universitaire de 2009 et dont Mediapart s'est fait le relais, il a suivi en observateur critique les événements politiques de « ce sombre été 2010 ».

 


[i] http://perdre-la-raison.blogspot.com/2010/08/recensement-de-toutes-les-lois-de.html

[ii] http://www.mediapart.fr/journal/france/220710/justice-ce-qui-n-est-plus-supportable

[iii] http://www.liberation.fr/societe/0101651734-il-n-est-pas-permis-de-comparer-la-politique-du-prefet-a-celle-de-vichy

[iv] http://www.mediapart.fr/club/blog/eric-fassin/240609/monsieur-sarkozy-nous-ne-vous-voyons-pas-assez

[v] http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2005-09-21-M-Sarkozy-contre-l-anti-France

[vi] http://lmsi.net/Sarkozy-les-medias-et-l-invention

[vii] http://tony-gatlif.mondomix.com/fr/video5625.htm

[viii] http://www.coe.int/t/dghl/monitoring/ecri/Country-by-country/Czech_Republic/CZE-CbC-IV-2009-030-FRE.pdf

[ix] http://lmsi.net/L-Europe-au-miroir-des-Roms,1101

[x] http://www.mediapart.fr/journal/france/240810/roms-lextreme-droite-italienne-applaudit-nicolas-sarkozy

[xi] http://www.rue89.com/blog-justice/2010/08/20/je-suis-un-petit-juge-sanctionne-pour-avoir-voulu-rendre-la-justice-162991

 

Intégralement pompé sur le site mediapart

dimanche, 29 août 2010

Les raisons cachées de la guerre en Irak.

Étrange mutisme

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L’attaque de l’Irak, les bombardements, nuit après nuit, de populations civiles, puis l’invasion de soldats formidablement équipés dont certains ont paru, au dire de journalistes témoins, prêts à tuer tout ce qui bouge, et maintenant le pillage de tout ce qui restait, y compris des hôpitaux, de leurs médicaments, de leurs ambulances, de leurs couveuses artificielles, y compris des musées archéologiques irremplaçables [1], qui témoignaient des toutes premières civilisations humaines, et cela sous l’œil impavide de soldats qui n’avaient reçu d’ordres que pour protéger les puits de pétrole, toutes ces horreurs, qu’on ne voulait plus croire possibles, nous plongent dans un abîme de désespoir et d’incompréhension. Comment des hommes, qu’a priori on aurait crus raisonnables, ont-ils pu décider de déclencher une guerre aussi violente, au mépris des populations, qui, dans le monde entier, ont massivement manifesté leur refus de tels procédés, et alors que des conflits récents leur avaient permis d’en mesurer les risques ?

Quel objectif peut motiver pareille détermination ? Dans les prétextes qu’elle a successivement invoqués, l’Administration américaine a été prise en flagrant délit de mensonges, d’exagérations, de falsification de preuves, de manipulations de l’opinion, et de tentatives d’acheter des votes à l’ONU. Seule la dernière raison avancée fut une affirmation indéniable : Saddam Hussein, bien qu’officiellement élu, était un dictateur qui opprimait ses opposants. Mais qui peut croire que les États-Unis vont imposer la démocratie par la force ? Comme en Afghanistan ? Surtout quand on sait combien de démocraties (Guatemala en 1954, Nicaragua, Chili en 1973... Vénézuela) ils ont aidé à abattre.

Peut-on voir le clan Bush sous les traits de bienfaiteurs de l’humanité mus par la volonté de Dieu ? Cette présentation étant démentie par les faits, certains ont avancé que cette “mission” est plutôt celle de maintenir le mode de vie américain, même aux dépens du reste de l’humanité. Autrement dit de défendre l’Empire, en prétendant que défendre le pays présenté comme le symbole de la démocratie et de la liberté, revient à défendre vraiment la démocratie et la liberté.

En fait, presque personne ne doute que, sous toutes les prétendues motivations, une autre est cachée, mais qu’on sent très fort : le pétrole.

Or s’il s’agissait simplement de s’approprier les réserves irakiennes d’or noir, rien ne pressait et d’autres méthodes étaient possibles. De plus, leur exploitation demande des investissements, dont la rentabilité n’est pas immédiate, et pas certaine. Donc, affirmer que les objectifs américains sont liés au pétrole n’explique pas tout.

C’est ce que nous cherchions à comprendre quand nous avons découvert, avec stupéfaction, et grâce à la vigilance d’un internaute ami, que les informations les plus pertinentes se trouvaient sur internet, alors que les journalistes professionnels de la grande presse française, des radios officielles, et des bulletins télévisés les ont tues, esquivant du même coup tout débat. Même l’excellent mensuel Le Monde Diplomatique, qui a pourtant publié de nombreux articles fort bien documentés et très pertinents, tant sur les problèmes du pétrole que sur l’économie américaine et ses déficits, semble être passé à côté. Comment les journalistes, comment les spécialistes des questions monétaires et les économistes, à commencer par ceux choisis par l’association Attac et placés dans son Conseil scientifique, ont-ils pu les négliger ?

Parce que nous voulons, au contraire, que nos lecteurs puissent en juger, nous n’avons pas suivi cet étrange mutisme. Ces informations occupent donc la plus grosse partie de ce numéro. Nous essayons de faire le tour du problème soulevé, en commençant par un rappel historique de l’enjeu pétrolier, puis en résumant le débat international qui s’est amorcé sur internet, aidés en cela par les deux pages que, depuis plusieurs mois, nous consacrons à l’étude de la monnaie.

Ne nous laissons pas pour autant distraire des autres problèmes de notre époque.

Nous sentons bien que même la position, remarquablement courageuse, de la politique extérieure de la France face à l’agression américaine risque de s’incliner devant les menaces, si celles-ci risquaient de compromettre, même faiblement, les exportations françaises.

Et en politique intérieure, l’arrivée au pouvoir du patronat, il y a un an, n’a pas encore fini de détruire tout ce qui restait de dispositions sociales encore en vigueur. Mais l’affaire est entre de bonnes mains, à tel point qu’on voit mal quelle est la pire des réformes entreprises. La protection sociale est menacée, les retraites sont menacées, tous les services publics se dégradent. Il s’agit de l’application d’une politique très cohérente qui ne fait plus qu’à peine semblant de négocier, parce qu’elle a depuis longtemps choisi de promouvoir, par tous les moyens, l’entreprise privée, censée avoir vocation de créer et distribuer la richesse, et d’y réusssir d’autant mieux que ses employés sont stimulés par la précarité, la rivalité et la peur du lendemain. Ayant maintes fois déjà abordé la plupart des domaines d’application de cette idéologie, nous n’aborderons guère dans ce numéro que ceux des retraites, de la recherche et de la dégradation des côtes océaniques.

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[1] Plusieurs mois au paravant, l’association archéologique internationale avait officiellement demandé à l’Administration américaine de prévoir leur protection. Peine perdue... et certaines pièces auraient même fait l’objet de commandes aux pilleurs.

(M.-L. DUBOIN, La Grande relève, mai 2003)

Histoire de Brut


La guerre en Irak ? « Elle n’a rien à voir avec le pétrole, littéralement rien à voir avec le pétrole » a affirmé le Ministre de la défense des États-Unis [1], ce qui fut répété le 6 février par le porte-parole de la Maison Blanche, A.Fleischer et par le Premier ministre Tony Blair aux parlementaires britanniques [2]. Et ni Bush, dans son message sur l’état de l’Union en janvier dernier, ni Colin Powell dans son discours au Conseil de sécurité de l’ONU, n’ont prononcé une seule fois le mot “pétrole”. Et pourtant...

 

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Un souci constant

Le contrôle des ressources pétrolières du Moyen-Orient a toujours été une priorité stratégique pour les États-Unis. Dans son célèbre discours de 1947 inaugurant la guerre froide le Président Truman faisait déjà intervenir « les importantes ressources naturelles » du Moyen-Orient parmi les considérations qui motivaient la guerre contre le communisme.

En 1974-75, en pleine escalade des prix du pétrole et de menace par l’OPEP d’une extension de l’embargo, l’Administration américaine menaça d’intervenir militairement contre les pays producteurs de pétrole.

En 1979, après la chute du Shah d’Iran (que la CIA avait contribué à installer en 1953), les États-Unis devinrent de plus en plus sensibles aux menaces contre leurs intérêts dans cette région.

Dans son discours sur l’état de l’Union de janvier 1980, le Président Carter prévint que « toute tentative par une puissance étrangère de prendre le contrôle de la région du Golfe persique serait considérée comme une agression contre les intérêts vitaux des États-Unis et serait repoussée par tous les moyens y compris la force militaire. » Il expliqua que cette nouvelle politique était nécessitée par « l’écrasante dépendance des nations occidentales des fournitures en pétrole du Moyen-Orient ».

Après la première guerre contre l’Irak en 1990, Dick Cheney, alors Secrétaire à la défense, disait déjà : « Quiconque contrôle le flux pétrolier du Golfe Persique dispose du pouvoir de mettre une corde au cou de l’économie américaine. » Image reprise récemment par l’académicien M.T.Klare disant qu’en dominant le Golfe les Américains maintiennent une corde au cou des autres nations et empêchent tout rival d’atteindre un standing égal à celui des États-Unis [3]. En 1997, un rapport [4] sur la sécurité énergétique des États-Unis soulignait que le pays risquait de plus en plus de manquer de pétrole à cause de l’incapacité des producteurs de pétrole à satisfaire la demande mondiale. Le rapport insistait sur la menace que faisaient peser l’Irak et l’Iran sur la liberté d’approvisionnement en provenance du Moyen-Orient.

Dans son programme électoral G.W. Bush avait fixé deux priorités : le développement, en les modernisant, des capacités militaires et l’acquisition de nouvelles réserves pétrolières [5] auprès de sources étrangères. Dès son investiture, il confia la première au Ministre de la défense, D.H Rumsfeld, qui dispose à cette fin, pour l’année fiscale 2003, d’un budget de 379 milliards de dollars (en augmentation de 45 milliards de dollars par rapport à 2002 et auxquels il faut maintenant en ajouter 75 pour la guerre en Irak). Il confia la seconde au Vice-président Dick Cheney, qui, dans le rapport [6] qu’il a rédigé en mai 2001 pour le National Energy Policy Development Group, a présenté la stratégie destinée à répondre à l’augmentation des besoins en pétrole des États-Unis au cours des 25 prochaines années. Actuellement les États-Unis consomment 40% de la production mondiale et importent 52% de leurs besoins. En 2020, leur dépendance en pétrole étranger sera de 66%, ce qui signifie que, compte tenu de l’augmentation totale de la consommation, ils devront en importer 60% de plus. En d’autres termes, leur consommation qui est aujourd’hui de 10,4 millions de barils par jours (mbj) passera a plus de 16. Ce rapport n’évoque que très superficiellement la possibilité de mettre en place des mesures d’économies d’énergie [7].

Pour satisfaire leurs besoins croissant en pétrole, les États-Unis doivent persuader leurs fournisseurs étrangers d’augmenter leur production et de leur en livrer une plus grande quantité. Or dans leur grande majorité, ces pays ne disposent pas des moyens financiers nécessaires pour développer leurs capacités de production. C’est pourquoi le rapport cité propose premièrement d’augmenter les importations venant des pays du Golfe (ce qui implique de faire un gros effort diplomatique pour convaincre l’Arabie Saoudite et ses voisins de confier à des entreprises américaines la modernisation de leurs infrastructures) et deuxièmement de diversifier géographiquement les sources d’approvisionnement en augmentant les importations en provenance du bassin de la mer Caspienne [8], de l’Afrique subsaharienne (Angola et Nigeria) et de l’Amérique latine (Colombie, Mexique et Venezuela). Or, ces pays sont loin d’être disposés à laisser un pays étranger fixer les conditions de production de leur pétrole.

Et il s’avère que les ressources en hydrocarbures des pays du bassin de la Caspienne ont été surévaluées... En tout cas, l’administration Bush est décidée à s’assurer le contrôle de la production pétrolière de ces pays, à tout prix. D’où la nécessité de disposer, dit G.W.Bush [9], de forces armées « mobiles, meurtrières et faciles à déployer avec un minimum de soutien logistique ».

L’approvisionnement immédiat, à bas prix, des États-Unis, est donc bien un objectif de la guerre d’Irak, après celle d’Afghanistan (et peut-être avant celle d’Iran). Mais le bref historique [10] qui suit montre qu’elle dissimule des objectifs à plus long terme.

Une histoire tourmentée

À la fin de la seconde guerre mondiale, grâce à de nouvelles techniques de production, de nombreux gisements furent découverts dans les pays du Golfe persique. Dans le même temps se développait dans les pays occidentaux l’usage de l’automobile et du tracteur dans l’agriculture ; le pétrole était de plus en plus utilisé pour produire l’électricité et donnait naissance à de nouvelles industries basées sur ses dérivés (matières plastiques, tissus synthétiques, détergents, engrais chimiques,...). Les investissements nécessaires pour satisfaire la demande croissante des pays occidentaux étaient énormes. Les compagnies américaines California Standard et Texaco qui, depuis 1933, bénéficiaient du monopole d’exploitation du pétrole de l’Arabie Saoudite, se mirent donc à la recherche de nouveaux associés. En 1948, naissait ainsi l’Aramco (Arabian American Oil Company), consortium comprenant outre California Standard et Texaco, la Standard Oil de New-York (devenue Mobil) et la Standard Oil du New Jersey (appelée ensuite Esso puis Exxon).

De 21 mbj à la fin de la guerre, la production passa à 143 mbj en 1948, et continua à augmenter au rythme de 19% par an.

Du côté des gouvernements arabes, l’idée commença à germer que les pays producteurs avaient droit à une plus grande part du gâteau que celle prévue dans les accords initiaux de 1933. En 1950 la concession de l’Aramco fut renégociée : désormais, les profits sur chaque baril de brut seraient également partagés entre la compagnie pétrolière et l’Arabie Saoudite. Cet accord servit de modèle aux autres gouvernements de la région du Golfe. La production continua à croître et les prix baissèrent pour le plus grand bien des pays occidentaux où l’inflation régnait pour tous les autres produits. Mais les prix étaient entièrement fixés par les grandes compagnies pétrolières devenues sept (les “Sept Sœurs” : Aramco pour l’Arabie Saoudite, Gulf Oil pour le Koweit, British Petroleum pour le Koweit, l’Irak, l’Iran et le Sultanat d’Oman) selon des modalités qu’elles seules connaissaient et qui négligeaient totalement les gouvernements des pays concernés. La répartition moitié-moitié prévue par les accords se calculait après déduction des frais des compagnies pétrolières, frais que les gouvernements ne pouvaient vérifier parce que l’accès aux livres de comptes des compagnies leur était tout simplement interdit ! Deux baisses de dix cents en dix-huit mois sur le prix du baril, décidées arbitrairement par les Sept Sœursrovoquèrent une perte de 30 milliards de dollars, rien que pour l’Arabie Saoudite.

C’en était trop ! À l’initiative de l’Arabie Saoudite, les représentants de l’Iran, de l’Irak, du Koweit et du Venezuela (représentant ensemble 80% de la production mondiale de pétrole) se réunirent et annoncèrent le 9 septembre 1960 la création de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP). Dans une déclaration commune, les pays membres exigèrent des compagnies pétrolières le maintien de prix stables. Mais ne disposant pas de moyens suffisants pour faire valoir cette politique, les résolutions de l’OPEP ne restèrent que vœux pieux pendant plus de dix ans.

En 1973, alors que la guerre entre l’Égypte et Israël venait d’éclater, l’OPEP exigea des compagnies pétrolières qu’elles portent de 3 à 5 dollars le prix du baril. Les compagnies n’acceptèrent qu’une augmentation de 15 cents. Et la décision des États-Unis d’accorder une aide de 2,2 milliards de dollars à Israël provoqua l’indignation des pays producteurs, qui décidèrent l’embargo sur les livraisons de pétrole à tous les pays soutenant Israël. La panique s’empara des pays occidentaux quand les prix du pétrole montèrent jusqu’à près de 20 dollars le baril. L’OPEP leva son embargo en mars 1974 lorsque les États-Unis s’engagèrent à prendre des initiatives pour accélérer la fin de la guerre. Peu à peu les pays producteurs reprirent leurs concessions et en 1980 le ministre saoudien Yamani déclara avec soulagement : « L’époque coloniale est définitivement révolue. Nous sommes les maîtres de nos propres affaires et c’est nous qui déciderons ce qu’il convient de faire de notre pétrole ».

Cette vision optimiste du monde est sérieusement remise en cause par les projets actuels de l’administration américaine [11] :

Objectifs cachés

Contrairement au plan envisagé par les néo-conservateurs sous la houlette du Secrétaire adjoint à la défense, Paul Wolfowitz, et qui consiste à augmenter au maximum et le plus vite possible la production irakienne afin d’inonder le marché mondial du pétrole et faire ainsi fortement baisser les prix pour relancer la croissance, il semble que la famille Bush, qui a des liens étroits avec les petits producteurs de pétrole indépendants (Texans pour la plupart), veuille au contraire maintenir un cours élevé pour leur permettre de survivre. Comme n’ont pas manqué de le souligner les lobbies “patriotiques”, les États-Unis deviendraient encore plus dépendants du pétrole étranger si ces compagnies, qui exploitent essentiellement le sous-sol américain, venaient à disparaître. Qui plus est, les dernières estimations des experts du Pentagone ont révélé que la remise en état des infrastructures et les investissements nécessaires pour accroître les capacités de production de l’Irak atteindraient des coûts exorbitants. Il semble donc que la théorie du clan Bush prévaudra et que les Américains se contenteront, dans un premier temps, d’un redémarrage normal de la production Irakienne sous la responsabilité... des techniciens Irakiens actuels (qui appartiennent pour la plupart au parti Baas de Saddam Hussein !) Mais, bien sûr, les proconsuls américains resteront sur place pour veiller au grain.

Il est tout aussi évident que les sociétés américaines occuperont une place prépondérante dans le secteur de la sous-traitance des services. C’est déjà le cas de la société Halliburton, dont le Vice-président Dick Cheney a été le PDG, et de la firme Betchel, première entreprise de travaux publics aux États-Unis, très liée depuis longtemps aux Républicains.

Objectifs à long terme

L’objectif à plus long terme de l’administration américaine est de s’assurer le contrôle de 70 à 80% des réserves mondiales de pétrole et des oléoducs qui permettent son acheminement.

Il ne s’agit pas seulement d’assurer la pérennité de leur approvisionnement, mais aussi et surtout d’en tirer le profit maximum lorsque la Chine, l’Inde et la Corée deviendront à leur tour de très gros consommateurs. Enfin, outre la main mise sur les principales réserves du monde, les États-Unis veulent imposer les “valeurs américaines”, c’est-à-dire assurer la primauté de l’entreprise privée. Ce qui signifie, par exemple, qu’Exxon redeviendrait, comme dans les années “idylliques” de l’après-guerre, propriétaire du brut qu’elle extrait. Les réserves appartiendraient à des compagnies américaines au lieu d’être louées ou prêtées sous condition par les pays où sont les gisements. C’est déjà ce qui se passe en Russie où le pétrole a été privatisé, et partagé par moitiés entre une compagnie privée russe et des compagnies privées étrangères, dont British Petroleum (BP) par exemple, qui achètent les réserves en terre et peuvent les inscrire à leur bilan.

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[1] .Donald Rumsfeld, CBS News, 14/11/2002

[2] London Times, 15/01/2003.

[3] Nick Beams, Information Clearing House, février 2003.

[4] de l’Institut James A. Baker de Politique Publique, Université Rice.

[5] Ne pas oublier que le clan Bush (D.Cheney, C.Rice, D.Evans, S.Abraham, C. Cooper, par exemple) a de gros intérêts dans le pétrole. Relire à ce sujet “L’entourage très pétrolier de George W.Bush”, dans Le Monde du 13/11/2001.

[6] Ce rapport a déclenché une polémique dès sa sortie d’abord parce qu’il recommande d’effectuer des prospections dans le parc national de l’Alaska et ensuite parce que ses auteurs ont eu de nombreux contacts avec le courtier en énergie Enron dont la faillite retentissante a défrayé la chronique.

[7] Les propositions d’économie d’énergie de Ralph Nader et celles contenues dans le rapport du Baker Institute ont été complètement laissées de côté par l’Administration Bush.

[8] Les États-Unis disposent de bases aériennes dans la plupart de ces pays.

[9] Dans le discours qu’il a prononcé en septembre 1999, à l’école militaire Citadel (Charleston, Caroline du Sud)

[10] Tiré en grande partie de L’Arabie, Éd. Time-Life, 1985.

[11] Voir Yahya Sadowski, Le Monde Diplomatique, avril 2003.


Pétro-Dollard/Pétro-euro

Le pot aux roses


La guerre d’Irak aurait eu pour objectif d’empêcher, impérativement et le plus tôt possible, que le dollar cesse d’être la monnaie largement préférée à toutes les autres dans le commerce international, et d’abord celui du pétrole, pour que les États-Unis ne perdent pas, avec leur prestige, de gros avantages financiers. Cette explication de l’attaque de l’Irak repose sur deux faits : la dépréciation du dollar face à l’euro et le basculement vers l’euro des paiements et des réserves en dollars ; et sur une prévision : les conséquences catastrophiques pour l’économie américaine qu’aurait la généralisation d’un tel revirement.

La situation du dollar

La confiance générale dans le dollar a longtemps été maintenue malgré la montée foudroyante du niveau d’endettement des États-Unis (dette publique, dette des ménages et dettes des entreprises), triplant entre 1964 et 2002, atteignant 30.000 milliards de dollars, soit près du tiers du PIB mondial [1]. Le budget fédéral, positif jusqu’en 2000, est en déficit depuis : on le prévoyait de plus de 300 milliards pour 2003 et de plus de 400 pour 2004, avant de prendre en compte les suppléments qui viennent d’être votés pour la guerre contre l’Irak (le budget militaire s’élève maintenant à plus de 400 milliards). L’endettement des ménages est passé de 200 à 7.200 milliards et fin 2002 le consommateur américain devait en moyenne 40% de son revenu. Quant aux entreprises, avec leur frénésie de fusions/acquisitions financées par emprunt, leur endettement financier intérieur est passé de 53 à 7.620 milliards (672% du PIB). On peut donc dire que personne n’épargne aux États-Unis, les ménages et les entreprises pas plus que l’État, il est devenu normal de vivre à crédit. Y compris vis à vis des autres pays, car depuis 1990 (donc depuis la première guerre du Golfe) les États-Unis importent plus qu’ils n’exportent. Leur déficit commercial accumulé est maintenant tel qu’ils doivent au reste du monde l’équivalent de presque le quart de leur PIB. Si cette tendance se poursuit, c’est l’équivalent de la moitié de leur PIB qu’ils devront dans une décennie.

Ceci n’avait d’abord pas trop inquiété leurs créditeurs puisque l’hégémonie du dollar lui a valu d’être utilisé dans 80% des transactions commerciales internationales et dans 75% des réserves officielles. Cette confiance s’appuyait sans doute sur le pari d’un redéveloppement de l’industrie américaine dans ce qu’on appelle la e-economy, celle des nouvelles technologies de l’information et de la communication (les NTIC). Las... au lieu d’un redémarrage foudroyant, ce fut le flop, rendu public par la chute spectaculaire du Nasdaq, début 2000. Et on sait combien l’économie marche à coups de spéculations. L’économie américaine fut sérieusement affectée, mais ce n’est pas sur-le-champ que le dollar en subit les effets...

Basculements vers l’euro

Saddam Hussein aurait scellé son destin en novembre 2000 lorsqu’il décida de vendre, non plus dans la devise de son ennemi, mais en euros, le pétrole irakien, dont la France et l’Allemagne sont ses principaux acheteurs européens.

Saddam demanda également à l’ONU de convertir en euros son fonds de réserve (“pétrole contre nourriture”) qui était de dix millions de dollars. La nouvelle fut transmise en France par le site internet de l’Humanité le 2 novembre en ces termes : « Le comité des sanctions de l’ONU a autorisé lundi l’Irak à libeller en euros et non plus en dollars ses transactions pétrolières et commerciales. Cette autorisation pourrait être le premier pas vers un changement important dans le monde du négoce pétrolier chasse gardée exclusive du dollar jusqu’à présent... Les États-Unis ont d’ailleurs tenté de bloquer cette opération, mais comme le note un expert de la commission des sanctions de l’ONU, il n’y a pas de base juridique pour bloquer la demande irakienne. Information suivie de ce commentaire : « Pour l’instant, il n’y a aucune réaction officielle à la décision de l’Irak. »

À cette époque, l’euro ne valait que 82 centimes de dollar, par conséquent les analystes s’étonnèrent, sans plus, que, pour une raison de politique internationale, Saddam envisage de perdre des millions sur les revenus du pétrole irakien. Donc, sur le coup, l’Administration américaine ne s’est pas vraiment inquiétée, pensant que Saddam allait faire une mauvaise affaire. Elle décida pourtant de taire l’information, et par conséquent les médias ne la diffusérent pas, par crainte d’altérer la confiance des investisseurs et des consommateurs envers le dollar, comme le commentait récemment sur internet William Clark, étudiant en technologie et sécurité de l’information d’une université réputée de la côte Est des États-Unis.

Or cette attitude “politique bizarre” de Saddam Hussein, selon le journal anglais The Observer du 16 février dernier, fut en réalité, pour l’Irak, une aubaine de plusieurs centaines de millions d’euros... parce que depuis la fin de 2001 l’euro a gagné près de 25% sur le dollar !!

C’est encore grâce à internet qu’on découvre que l’Irak ne fut que l’un des premiers États, mais pas le seul, à avoir remis en question son choix du dollar comme devise internationale.

La Jordanie passa peu après avec l’Irak un accord bilatéral de commerce en euros.

Le Vénézuela a passé des accords de troc avec une dizaine d’autres pays latins en développement, qui n’avaient pas de dollars pour payer, échangeant par exemple avec Cuba du pétrole contre des auxiliaires paramédicaux. À ce propos il faut rappeler que le Vénézuela est le quatrième producteur d’or noir au monde, et que ses ressources pétrolières, qui tentent d’autant plus les compagnies pétrolières américaines qu’elles sont proches, ont l’inconvénient d’être propriété de l’État. Est-ce donc étonnant si Newsday, du 21 avril 2002, y voit une relation avec les révélations rendues publiques par un député uruguayen sur le rôle de la CIA dans le coup d’État manqué contre Chavez, son Président démocratiquement élu ?

L’Arabie Saoudite a un rôle prépondérant au sein de l’OPEP. Or l’ancien Ambassadeur américain dans ce pays aurait déclaré l’an dernier au Congrès : « L’un des faits majeurs dans l’histoire des saoudiens, du fait de leur amitié avec notre peuple, a été d’insister pour que le pétrole continue a être commercialisé en dollars. De cette façon, le Trésor US peut imprimer des billets et acheter du pétrole avec, ce qui est un avantage que ne possède aucun autre pays. Avec l’émergence d’autres devises et des pressions dans les relations internationales, je me demande s’il ne va pas y avoir, comme il y en a déjà eu, des Saoudiens pour se demander pourquoi être si bienveillants envers les États-Unis. »

La zone euro étant le plus grand importateur de pétrole au monde, a tout intérêt à miser sur l’euro si son cours se maintient face au dollar. La Russie, qui vend surtout son pétrole à l’Europe, a entrepris en 2002 des négociations avec l’Allemagne pour établir leurs contrats en euros.

Et en ce qui concerne le Moyen-Orient, un diplomate iranien, Javad Yarmani, a déclaré dans une conférence auprès du Ministère espagnol des finances : « Il est tout à fait possible que le commerce bilatéral entre le Moyen-Orient et l’Union européenne s’accroisse et il se pourrait que le prix du pétrole s’établisse en euros. Ceci aiderait au développement de liens entre ces deux blocs et attirerait vers le Moyen-Orient les investissements européens dont il a grand besoin. »

Les réserves suivent le pétrole

Tous les pays du monde sont concernés par le commerce du pétrole, mais l’hégémonie du dollar va bien au-delà. Parce que les pays importateurs étant obligés de se procurer des dollars pour acheter leur pétrole, ils vendent leurs produits en dollars, et les pays exportateurs utilisent ensuite leurs pétro-dollars pour leur commerce dans les autres domaines.

Donc depuis le début des années 1970, quand les accords entre États-Unis et OPEP ont fixé en dollars le prix du pétrole, tous les pays accumulaient des réserves en dollars.

Or au cours de ces trente années, le dollar n’avait jamais autant baissé qu’en 2002 !!

Conséquence : les uns après les autres, beaucoup de pays se mirent à transposer leurs avoirs de dollars en euros. D’abord la Chine, puis l’Iran (selon une information généralement peu perçue publiée par l’Iran Financial News du 25 août 2002), puis le 1er décembre 2002 “La Corée du nord choisit l’euro” titra sur internet, la correspondante de la BBC à Seoul.

Et Business Week prévînt que la Banque centrale de Russie, la Banque du Canada, la banque Populaire de Chine et la Banque centrale de Taïwan, avaient de plus en plus opté pour la monnaie européenne au cours de l’année précédente.

En janvier 2003, nouvelle chute du dollar !

Inquiétudes

Associated Press rapportait fin janvier l’inquiètude exprimée par un stratège financier de New-York, Marc Chandler : « Les autres banques centrales vont-elles suivre, et quel en serait l’effet sur la possibilité des E-U de financer leur déficit courant ? Ce déficit est proche de 5% du PIB et c’est une corde qui se serre autour du cou du dollar ». Et The Observer le 26 janvier : « Si l’OPEP venait à décider d’accepter des euros pour son pétrole (en supposant un instant qu’il lui serait permis de prendre cette décision) il en serait fini de la domination américaine. Non seulement l’Europe n’aurait plus besoin de tant de dollars, mais le Japon, qui importe plus de 80% de son pétrole du Moyen-Orient jugerait bon de convertir également en euros ses actifs en dollars ... et c’est le Japon qui subventionne le plus les É-U par ses gros investissements en dollars. De l’autre côté, les États-Unis qui sont le premier pays importateur de pétrole au monde, devraient aquérir des euros. Ils auraient à convertir leur déficit commercial en surplus commercial au moment particulièrement pénible où leurs prix de marchés s’effondrent et où leurs approvisionnements énergétiques (pétrole et gaz) sont réduits. Les arguments purement économiques de l’OPEP pour faire la conversion, même provisoire, vers l’euro, sont très solides. La zone euro n’a pas un grand déficit commercial, elle n’est pas lourdement endettée envers le reste du monde comme le sont les États-Unis, les taux d’intérêt y sont nettement plus hauts et sa part du marché mondial est supérieure à celle des É-U : elle est le premier partenaire commercial du Moyen-Orient. Et presque tout ce que vous pouvez acheter en dollars, vous pouvez aussi l’acheter avec des euros, sauf, jusqu’ici, le pétrole. »

Le scénario prévisible

Si cette tendance à remettre en question l’hégémonie du dollar se poursuivait, on peut imaginer quelle catastrophe elle engendrerait outre Atlantique. Tous les détenteurs de dollars présenteraient ces reconnaissances de dette à ceux qui les ont signées, en réclamant leur dù. Ruée mondiale vers les banques américaines, comptes bloqués, faillites, etc. Citons la description qu’en a faite un analyste américain rapportée par l’internaute déjà cité, W. Clark : « les nations consommatrices de pétrole seraient amenées à sortir en masse leurs fonds de réserve (ceux de leurs banques centrales) en dollars pour les convertir en euros. Ceci entraînerait une chute de 20 à 40% du dollar, avec les conséquences qu’on sait quand une devise est brusquement dévaluée (on se rappelle l’exemple récent de l’Argentine). Les fonds étrangers sortiraient en masse des marchés des États-Unis et de tous les avoirs actuellement exprimés en dollars (c’est le Japon qui en a le plus), il se produirait une ruée vers les guichets des banques comme en 1929-33, il serait impossible d’assurer le service de la dette (paiement des intérêts), le budget américain serait en faillite. Bref, le scénario type des crises économiques du Tiers monde. » Cet analyste, que Clark qualifie d’astucieux, conclut :« La vraie raison pour laquelle l’Administration Bush II veut installer en Irak un gouvernement fantoche, ou plutôt, corrige-t-il, la vraie raison pour laquelle le milieu d’affaires militaro-industriel veut un gouvernement fantoche en Irak est qu’il repasserait de l’euro au dollar pour la monnaie de référence et qu’il s’y maintiendrait. Espérant également, ajoute-t-il, un veto contre tout extension vers l’euro de la part des membres de l’OPEP et en particulier de la part de l’Iran qui est le second parmi eux à être en train d’envisager sérieusement un basculement vers l’euro pour ses exportations de pétrole ». Notre internaute se réfère à une information publiée par The Jerusalem Report du 13 janvier dernier pour ajouter : « l’Arabie Saoudite, serait affaiblie par des menaces de troubles civils importants, et pour l’Administration américaine qui est consciente de ces risques encourus par son “État-client”, selon ses termes, c’est une raison de maintenir en permanence une présence militaire dans le Golfe. »

À vous de juger !

Ces informations et ces commentaires confortent bien évidemment notre conviction sur le rôle de la monnaie, ses fonctions et surtout son mode de création (au point que nous doutons que puisse vraiment aboutir toute réforme, même qualifiée de radicale, si elle n’affecte pas ces aspects).

Elles permettent de comprendre l’importance de la décision prise par Saddam Hussein à propos du dollar, et, compte tenu de l’évolution au cours de l’année dernière, qu’il soit brusquement devenu la première cible de Bush II. Et en y réfléchissant, elles expliquent aussi l’attidude de différents pays dans le conflit Irakien, parfois beaucoup plus clairement que bien des déclarations officielles.

Mais il est une chose que nous ne parvenons pas à comprendre, c’est le silence des grands médias, en particulier les français, et même celui du gouvernement qui ne devrait pourtant pas éprouver de honte à vouloir défendre l’euro.

Nous tenons à remercier notre ami Guy qui a levé pour nous ce lièvre tapi sous internet, grâce à un article qui venait de très loin : l’auteur en est un écrivain australien, Geoffrey Heard (adresse : heard@surf.net.au). C’est à l’adresse internet www.indymedia.org que se trouve l’excellent travail de l’informaticien américain W.Clark. Nos lecteurs pourront y trouver, en anglais, celles de la plupart des autres textes évoqués ici, et bien d’autres.

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[1] Ces chiffres sont cités par l’économiste Frédéric Clairmont, dans Le Monde Diplomatique d’avril dernier.